Le Workshop l Les compagnies de fret l La route
Les Camions, omniprésents sur les routes pakistanaises, ont la particularité d’être le support d’un investissement singulier d’ordre artistique (décoration d’une extravagante et luxuriante invention) qui manifeste un imaginaire culturel d’une rare richesse où se mêlent religion, politique, traditions picturales et poésie populaire, dans un assemblage complexe, surréaliste et inspiré. Sur leur carapace peinte et sculptée, ces camions, aux allures de palace princier, racontent les grandes tragédies d’un état en train de se construire. Aux motifs décoratifs représentant, par exemple, le conflit au Cachemire, la force de frappe nucléaire pakistanaise et les grandes figures politiques et emblématiques, répondent des motifs décoratifs personnalisés figurant la maisonnette familiale du camionneur, ses vedettes de cinéma préférées, voir même l’équipe nationale de cricket. Toutes ces images s’inscrivent sur fond de paysages idéalisés et magnifiés inspirés de miniatures moghol, de citations religieuses et poétiques le plus souvent soufies, d’images de mosquées illustres.
Outre l’intérêt évident de leur magnificence décorative, ces camions structurent la vie économique et sociale du pays.
Moyen de transport incontournable pour certaines contrées montagneuses, ils traversent une mosaïque de cultures (Punjabi, Pathan, Kalash, Sind, Baloutch), du Sud maritime aux chaînes himalayennes, des frontières afghanes et iraniennes à la frontière indienne
Le Workshop
C’est dans un workshop que s’élabore le camion, cour-atelier où sont rassemblées une vingtaine d’échoppes d’artisans spécialisés et complémentaires, du mécanicien au peintre, en passant par le charpentier, l’électricien, le maître-klaxon, le maître-radiateur… Il ne s’agit pas seulement de décorer un camion, il s’agit de le créer de toutes pièces à partir des deux seuls éléments de base que sont le châssis et le moteur, pièces récupérées sur d’anciens camions Bedford importés lors de la colonisation anglaise. Ce travail de recyclage s’impose d’autant plus que l’importation de pièces mécaniques Bedford, depuis la Grande-Bretagne vers le Pakistan, est arrêtée depuis le début des années 80. A ce délire inventif de recréation mécanique et décoratif, seul résiste le capot, reproduit à l’identique de l’original, estampillé Bedford " Made in Pakistan "

Dans la cour du workshop de Rawalpindi, des ébénistes, le maître-klaxon et son apprenti
La communauté artisanale du workshop est placée sous la tutelle du bodymaker, artisan clé, constructeur de la structure métal et bois. Il coordonne l’ensemble des opérations et la responsabilité de la bonne finition de l’ensemble du camion lui incombe.
Le workshop n’est pas seulement un lieu d’activités artisanales où le travail s’effectue en équipe, collectivement, dans un schéma relationnel de transmission des savoir-faire d’ Ustad (maîtres) à Chagird (apprentis), il est aussi un lieu de sociabilité traversé par les habitants du quartier, les écoliers, les marchands ambulants de colifichets décoratifs pour camions, de beignets, de glaces ou de thés, les cireurs, par les enfants glaneurs de copeaux de ferraille, les bergers et leurs troupeaux de buffles ou de chèvres, lieu de passage enfin pour ceux qui vont prier à la mosquée toute proche.
Cet univers d’hommes et d’enfants innombrables s’ouvre sur la rue, fourmillante et encombrée, et sur le quartier investi par des alignements d’échoppes qui proposent pièces mécaniques et éléments décoratifs de toutes sortes (métal repoussé, marqueterie de plastique, grelots et clochettes, tissus brodés et autres tissus conjuratoires imprégnés de baraka, colliers et diadèmes polychromes).
Le workshop, c’est aussi le lieu privilégié des camionneurs qui, de retour de campagne, viennent raconter à leurs fidèles artisans leurs tribulations vécues aux confins du pays.

Ces deux artistes peintres, Chagird (apprentis), décorent les flancs d’un Bedford selon l’enseignement traditionnel de leur Ustad-paintor (maître-peintre) et suivant les directives du propriétaire et du driver du camion.
Les compagnies de fret
Les compagnies de fret sont à la charnière entre le workshop et le réseau routier. Centre d’aiguillage, elles gèrent le mouvement des camions - appels téléphoniques, contacts avec les clients et liaison permanente avec les drivers. Elles articulent l’offre à la demande de marchandises à transporter, c’est elles qui " lancent " les camions sur les routes et qui négocient avec le driver les conditions d’acheminement et de livraison des marchandises. Les pourparlers peuvent durer des heures.
Ces compagnies de fret sont de taille variable, pouvant aller de quatre à cinq camions jusqu’à une centaine. Les plus grandes compagnies appartiennent aux puissantes familles pathan, punjabi ou sindhi.
Elles sont implantées à proximité des lieux stratégiques tels que les grands marchés ou le croisement des grands axes routiers et font office d’entrepôt : les camions viennent y charger et décharger la marchandise.
Les locaux sont d’une grande simplicité : un téléphone, parfois plusieurs, un bureau, des carnets de feuille de route et de bons de transport. Le personnel est restreint, une ou deux personnes (le manager et son aide), le patron de la compagnie (propriétaire de quelques camions mais aussi intermédiaire de propriétaires indépendants).
Ces locaux sont des lieux d’attente, de repos et de convivialité pour les camionneurs entre deux voyages : on y boit le thé, on y prie, on y dort, on y mange, on y lit le journal, on y discute, on suit le parcours des camarades et cousins drivers par communications téléphoniques interposées qui déversent les nouvelles des quatre coins du Pakistan. La compagnie, c’est un bureau de liaison.
L’activité quotidienne de ces compagnies reflète la complexité du système d’échanges économiques. Le chemin de fer ayant un rôle secondaire, tout ce que le Pakistan produit ou importe circule par camion : matériaux de construction, céréales, en passant par les animaux, fruits et légumes, poissons, viande, mobilier, télévisions et réfrigérateurs… Ces compagnies de fret sont un observatoire idéal de l’économie du pays.
La route
L’équipage du camion est composé de trois personnes – first driver, second driver et helper.
Le first driver est le commandant de bord : c’est lui qui conduit le plus souvent et impose le rythme. Il décide des pauses, choisit l’itinéraire, établit le contact par téléphone avec la compagnie, règle les pourparlers lors des contrôles de police, organise et veille aux chargements et aux déchargements.
Le second driver assure le co-pilotage : vigilance permanente à tout ce qui peut surgir sur la route, attention particulière à l’itinéraire fixé. Comme s’il conduisait lui-même, il anticipe parfois à la place du driver : il le conseille et le seconde. Cette conduite à deux est un duo subtil fait de complicité et de stimulation.
Le helper assure le nettoyage et l’entretien du camion : à toutes les pauses, il s’empresse d’ouvrir le capot-avant pour faire refroidir le moteur, il nettoie le pare-brise et les rétroviseurs, vérifie les pneus et met de l’eau dans le radiateur. Sur la route, il co-pilote de l’extérieur par signes reflétés par les rétroviseurs. Il est tout en haut du camion, " sur la corniche ", ou accroché à l’extérieur sur le marchepied. Il est l’homme de compagnie des deux drivers, assure la conversation lors des longs moments de conduite, et, disc jokey occasionnel, il pourvoit au programme musical en choisissant en fonction du moment la cassette bienvenue dans un répertoire qui fait la part belle à la nostalgie, aux chants d’amour. C’est l’homme disponible, prêt à obtempérer aux ordres de ses supérieurs.

aux couleurs typiques de Rawalpindi.
La cabine, surchargée de décoration faite de tissus brodés aux motifs floraux, de pendeloques, de colliers tintinnabulants, de miroirs, de lumières fluorescentes et tamisées, est une manière de boudoir insolite qui recèle des trésors d’intimité. C’est la fierté de l’équipage, le lieu réservé aux deux drivers, seulement accessible ponctuellement au helper dont la place consacrée est à la proue du camion au-dessus de la cabine. C’est de cette place qu’il communique avec les drivers.
Le voyage est scandé de moments de pause (thés et repas pris dans des cantines restaurants " spécial camionneurs " aménagées d’espaces de toilette, de repos, et de prière). Ces moments de répit sont courts, toujours tiraillés par l’urgence d’arriver à l’heure à un point donné pour remplir le contrat. Le temps ne s’étire pas, il défile et c’est comme s’il fallait le rattraper. Dès que le camion est reposé, " refroidi ", l’équipage.
sustenté, il faut repartir et rouler, rouler, rouler. Pas de pointe de vitesse, ni de défi lancé à soi-même pour battre un record hypothétique : ce qu’il faut c’est avancer, avancer et arriver à bon port. Extrême attention et vigilance dans la conduite : s’assurer, à tout moment, que le camion ne perd pas l’équilibre sinon il se couche. La conduite est une recherche perpétuelle de stabilité : sur les routes cabossées, le camion tangue et le driver doit jouer de tout son savoir-faire pour le remettre en ligne. C’est alors que la structure en bois grince, que les clochettes, les colliers, les chaînettes tintent : le camion est une véritable enceinte sonore et, à l’écouter, on peut deviner la difficulté qu’il est en train de franchir. Pour peu que le klaxon se mette en branle, un étrange concert se donne à entendre.
De nuit, la route est jonchée d’embûches : il faut jouer de toute la batterie des innombrables phares et des klaxons pour lancer des signaux codés. Cela tient tout à la fois d’une fanfare qui se serait affolée et d’un spectacle pyrotechnique. Dans des embouteillages monstres, s’entremêlent camions, charrettes tirées par des hommes ou des chevaux, chameaux, ânes, piétons courant on ne sait où, rickshaws, autobus kamikazes remplis jusqu’à ras bord : coexistence de moyens de transport qui, apparemment, ne sont pas de la même époque.
Mais la circulation débridée et assourdissante n’est pas seule source de danger : les routes du Nord, accrochées comme elles peuvent aux versants himalayens, sont des prodiges de construction et d’équilibre fragile. Les mois d’hiver, sous le poids de la neige, des pans entiers de route dégringolent au fond de la vallée. Il faut alors improviser des passages, lancer des ponts de fortune, et faire assaut de témérité pour passer le mauvais pas. Les mois d’été, les routes des déserts du Sud sont des fournaises qui mettent à mal équipages et camions : les moteurs surchauffés requièrent un surcroît de vigilance ; les pannes sont nombreuses. On répare sur place, en toute hâte, inquiet des denrées périssables et des délais de livraison. Après des jours et des nuits sans dormir et de vigilance toujours en éveil (quatre, cinq jours pour aller de Rawalpindi au port de Karachi – 2000 km), l’équipage doit encore fébrilement veiller au déchargement et au rechargement du camion qui doit repartir le plus rapidement possible pour tenir les engagements. Le chargement se fait sous la responsabilité du first driver qui doit répartir judicieusement les marchandises pour que l’équilibre du camion ne soit pas menacé tout en jaugeant la surcharge jusqu’à la limite tolérée par les policiers qui ne manquent de sillonner les routes et de verbaliser. Le helper va et vient, l’œil aux aguets, soucieux d’éviter tout dommage matériel au véhicule.
Le temps du voyage est un temps éclaté, le jour et la nuit se confondent : seules les pauses pour le repas, le thé, la prière, les offrandes dédiées aux saints soufis introduisent quelques repères. Ces haltes rituelles dans des cantines-restaurants où les camionneurs ont leurs habitudes sont des moments d’échange, d’extrême convivialité et de réconfort.
Le repérage, déjà effectué, a été mené en trois temps :
1 – Repérage extensif – juin 1999 - juillet 1999 - 5 semaines
2 – Repérage intensif – décembre 1999 – 4 semaines
3 – Dernier repérage - avril–septembre 2000 – 6 mois (une personne)
1 – Repérage extensif – juin 1999 - juillet 1999 - 5 semaines
Nous avons visité les grands centres de fabrication des camions situés dans les villes les plus importantes du Pakistan : Rawalpindi, Peshawar, Lahore, Faisalabad et Karachi.
Ce premier repérage nous a permis d’avoir une vue d’ensemble de ces activités artisanales et d’approfondir les spécificités culturelles et les styles décoratifs de chaque région : Punjab, Sindh, Pays Pathan, Baloutchistan. Nous avons également mené une enquête sur les procédés techniques, artistiques, et sur le fonctionnement socio-économique de ces communautés artisanales.
Ce travail exploratoire dans les workshops (un workshop retenu par ville) a été conduit à l’aide de la photographie. Ceci nous a permis de constituer un corpus documentaire et de susciter des rencontres pour mettre en place et faire partager le projet du film à nos futurs partenaires : "acteurs" au quotidien des workshops et "créateurs" de camions.

Flanc de camion à repeindre, région de Peshawar
2 – Repérage intensif – décembre 1999 – 4 semaines
Après ce premier travail panoramique et documentaire, en fonction des potentialités cinématographiques, de l’intensité relationnelle entre des "personnages forts" et nous, de la qualité esthétique des "décors", nous avons choisi de travailler dans un seul workshop : "Diesel Workshop, Railway road, Rawalpindi".
Ce point d’ancrage dans un seul workshop, qui constitue un véritable microcosme représentatif de l’ensemble de ce type d’activités artisanales, nous a aussi permis d’approcher de l’intérieur le monde des camionneurs, des propriétaires, et des compagnies de fret.
Notre propos n’étant pas l’exhaustivité, nous avons préféré établir des relations de confiance mutuelle pour qu’un travail réel et en profondeur puisse émerger.
De ce repérage est né un réseau solide de réelles complicités.
3 – Dernier repérage - avril–septembre 2000 – 6 mois (une personne)
Il s’agissait, dans un premier temps, de conforter les relations que nous avions nouées lors des précédents repérages, et de poursuivre notre enquête sur les savoir-faire et le fonctionnement socio-économique du "monde des camions" : rôle des compagnies de fret, relations "patron - driver", circulation des marchandises (grands marchés, usines, production de céréales, fabriques de matériaux de construction (briqueterie), importations et pêcheries (le port de Karachi).
Par le fait du temps long, nous sommes entrés dans l’intimité du quotidien des personnages choisis et avons acquis leur accord et leur engagement actif dans le projet de notre film.
Des voyages en camion sur de grandes distances nous ont également permis de lier des relations de confiance et de complicité avec des équipes de drivers qui nous ont "pris en charge" et nous ont fait découvrir leurs singulières réalités : relation à la famille, à la religion, à leur rythme de vie décalé et marginal, à leurs propres problèmes d’existence…
A partir de ce dernier repérage, nous avons procédé à des essais de tournage tant dans les workshops et les compagnies, qu’à bord des camions (équipe légère, deux personnes).
Diesel Workshop, Rawalpindi l Compagnies de fret l La route
C’est sur l’acquis de ces trois repérages que s’inscrira le film à venir : connaissance des lieux, du trafic routier, de l’organisation économique et sociale du "monde des camions", choix des personnages avec lesquels nous partageons une complicité.
Cette intimité avec le sujet nous permet d’envisager le film sans recours ni à un commentaire ni à des interviews : seule la parole directe sera prise en compte (sous-titres). Elle permettra de dire, de l’intérieur, les enjeux artistiques, symboliques, sociaux et économiques.
Le spectateur sera alors placé dans des situations réelles de travail, de négociation, d’échange de points de vue décoratifs et techniques, de confidences, de recueillement religieux. Il participera également aux actes quotidiens les plus ordinaires tels que manger, boire le thé, se reposer, se délasser en fabulant et en se moquant avec humour des autres et de soi-même.

Les scènes seront tournées en plans-séquences comme autant de tableaux vivants ayant leur propre cohérence.
La richesse sonore est telle que nous y prêterons une particulière attention. Au-delà des prises synchrones, nous procéderons à l’enregistrement de sons seuls en vue de créer une bande sonore suffisamment riche pour évoquer la complexité envoûtante de cet univers. Une place de choix sera donnée aux scènes musicales : écoute de cassettes tout au long du trajet, diffusion de divers programmes de stations radios dans les cantines-restaurants, enregistrements de musiques vocales ou instrumentales qui surviendront au cours du voyage.
Diesel Workshop, Rawalpindi
Le point de départ du film sera le Diesel Workshop de Rawalpindi, "lieu de naissance" des camions, là précisément où un ballet d’artisans auscultent, diagnostiquent et interviennent.
La caméra sera au cœur de la ruche ouvrière, elle suivra au plus près les différentes opérations, de la mécanique à la décoration. Ce qui présidera à notre démarche est de faire émerger l’esprit d’inventivité, d’ingéniosité, de créativité et de savoir-faire à partir de matériaux recyclés en vue de créer, au final, un objet étrange et fastueux. C’est cette magie en acte que l’on se propose de saisir, sans vouloir d’une manière didactique faire un inventaire de type muséographique de l’ensemble des motifs.
Ces magiciens de l’ordinaire, nous les avons trouvés et retenus :
C’est Khaled, l’ Ustad-Paintor, l’inspirateur de la communauté d’artisans, celui qui conseille et orchestre la mise en œuvre de l’ouvrage et qui posera la dernière touche de couleur sur le camion sommé de son diadème sonore et rutilant, pimpant et paré comme une jeune mariée.
C’est Javed, l’ Ustad-Bodymaker, cousin de Khaled, celui qui conduit l’équipe de charpentiers et constructeurs, celui qui transforme le haut de la cabine en proue de navire. C’est lui aussi qui veille à la bonne coordination de l’ouvrage.
Ce sont aussi le maître-klaxon, le maître-radiateur, le maître-dinandier, le maître-mécanique, le maître-soudeur, spécialiste du châssis, le maître-couturier et brodeur, le maître-bijoutier qui fabrique les colliers et les pendeloques…
Et dans ce monde d’hommes circulent les enfants-apprentis qui offrent leur jeunesse et leur vélocité à ces adultes préoccupés de transmettre leur savoir.

Ustad Khaled, maître peintre,
et une de ses réalisations dans le style dit "disco" (région de Rawalpindi).
Le Diesel Workshop est un véritable théâtre avec ses premiers rôles, ses seconds rôles et ses figurants. Dans cette cour communautaire d’artisans circule une population disparate de voisins, de marchands ambulants, de bergers accompagnés de leur troupeau qu’une caméra intimiste s’appliquera à suivre dans les discussions, les échanges et les pratiques de convivialité.
Cette caméra sera particulièrement attentive, parallèlement à l’approche humaine, et dans la continuité de celle-ci, à l’odyssée, étape par étape, de la "création" d’un camion particulier, choisi en fonction de la magnificence de son décor et de la force des personnages en jeu, équipage drivers et propriétaire, le camion étant "le personnage" principal de la pièce qui se joue.
Cette phase de construction et de reconstruction sera le prélude à l’aventure périlleuse de la route.
Compagnies de fret
Cette première partie "workshop" s’ouvrira nécessairement sur la mise en route des camions et la caméra s’installera alors dans les officines que sont les compagnies de fret, interface entre le workshop et la route. Ce centre d’aiguillage qui gère le flux routier est un lieu particulièrement stratégique qui révèle les enjeux économiques, la nature des échanges de marchandises et l’ampleur du réseau. Le téléphone n’arrête pas de sonner, des nouvelles et des informations arrivent tout à la fois des versants himalayens du Nord, de la frontière chinoise, des ports de la côte tels que Karachi sur la mer d’Arabie.
Plusieurs managers de compagnie, déjà repérés, seront des personnages du film :
- Aziz, propriétaire de trois camions, "Kamran Goods Company", Gilgit (dans la montagne du Nord Pakistan)
- Imtiaz, "Goods Transport company" Rawalpindi (dans la plaine du Nord Pakistan), propriétaire d’un seul camion, navette Rawalpindi - Lahore
- Frères Afridi, "Afridi company" Rawalpindi une centaine de camions sur les routes, des succursales à Karachi, Peshawar et Lahore
Ces lieux privilégiés interviendront de manière récurrente pour donner sens et repères au trafic des camions sur les routes.
Du point de vue du scénario, ce sont les camions construits, reconstruits et réparés dans le workshop que nous retrouverons dans les compagnies de fret et sur la route, dans la mesure où l’équipage et les propriétaires auront déjà dimension de personnages.
La route
La route nous permettra de sillonner le Pakistan. La caméra prendra place à bord des camions et fera équipage en compagnie des drivers tout au long du voyage.
Les pauses seront l’occasion de donner à voir leur quotidien de vie et d’opérer des plongées dans des univers culturels et des paysages différents (pathan à la frontière afghane, kalash dans l’extrême nord himalayen, punjabi du côté de Lahore, sindhi à Karachi…).
Le tournage épousera les tribulations multiples de "nos drivers" et nous tirerons parti de la place d’invités qu’ils nous donnent, assis à leur côté dans la cabine, situation propice aux confidences et aux épanchements. Au fil du parcours, la caméra jouera sur les va-et-vient entre l’intimité et la solitude du driver, rivé à son volant, avalant les kilomètres, et la convivialité qui l’attend, lui et son équipage, lors des pauses dans les cantines-restaurants, aux entrepôts, dans les workshop pour des réparations urgentes, et, aussi, dans les compagnies de fret.
Au montage, ces séquences seront croisées pour mieux marquer les contrastes régionaux, la richesse des cultures pakistanaises et les différences de personnalité et de pratiques des équipages ainsi que donner la mesure du rythme de travail forcené, incessant dépassement de soi, qui, pour tenir et se maintenir, a besoin des repères que sont les haltes rituelles et consacrées.
En guise d’épilogue, nous envisageons de revenir au point de départ, le Diesel Workshop de Rawalpindi, afin d’y retrouver nos personnages, Ustads et Chagirds, toujours occupés et préoccupés par des pièces de rechange à trouver, des carrosseries à rebomber, des radiateurs à réparer, des couleurs à harmoniser, du métal à marteler, à découper, à clouter.
Ce serait une manière de boucler la boucle de ce cycle infernal et de terminer le film sur cette idée de perpétuel recommencement, sans fin, d’un imaginaire aux multiples facettes qui réinvente, comme si c’était toujours la première fois, un nouveau camion.

La décoration du camion terminée, il ne reste plus que la plaque d’immatriculation à peindre.
Ce film n’aurait pu être réalisé sans la complicité de Ustad Khaled, maître peintre à Rawalpindi et de Hadji Saleem, propriétaire de camions à Pindigheb et de toute leur équipe.
Auteur : Jean Arlaud
Réalisation, image et son : Jean Arlaud et Annie Mercier
Montage : Bénédicte Mallet
Mixage : Nicolas Dambroise
Conseiller à la prise de son et
sons complémentaires : Philippe Sénéchal
Générique et étalonnage : Joakim Arlaud
Ethnographie : Annie Mercier
Assistée de Sohail Nazir
Conseiller scientifique au Pakistan : Adam Nayyar
Traduction :
- Adam Nayyar
- Lucia Carro Marina
- Sohail Nazir
- Hassan Faayyaz
- Shazra Munawer
- Munawer Shah
- Khayyam Akbar
Les missions de recherche ont été réalisées dans le cadre de la coopération franco-pakistanaise (DGCID), l’institut national du patrimoine de Lok Virsa (Islamabad, Pakistan), le laboratoire d’Anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain de l’Université Paris 7, avec le soutien actif de son Excellence l’Ambassadeur du Pakistan à Paris, monsieur Mussa Javed Chochan, l’aide précieuse de monsieur Khayyam Akbar, Premier Secrétaire, et du service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France au Pakistan.
Nous remercions particulièrement Yannick Gérard, Ambassadeur de France au Pakistan, les conseillers de coopération, Patrick Desseix et Alain Dhersigny, et toute leur équipe, Georges Lefeuvre, délégué général de l’Alliance Française au Pakistan
Coproduction 5 Continents Délégué de production : Cathy Cooper
Phanie Déléguée de production : Christine Louveau de la Guigneraye
CNRS Images/media : Directrice de production Catherine Balladur assistée de Léna Delayen
Avec la participation du FACCID (Ministère des Affaires étrangères, Ministère de la Culture et de la Communication - département des Affaires internationales), du CNC et du Laboratoire d’Anthropologie Visuelle et Sonore du Monde Contemporain (Université de Paris 7).