Ici y'a pas la guerre est un film autour du jour de l'an dans le quartier parisien de la Goutte d'Or. Il prend prétexte de cette fête civile à caractère universel (célébrée par tous quelles que soient les traditions dont chacun puisse se réclamer), un des moments clef des relations sociales dans nos sociétés, pour approcher de l'intérieur la vie d'un quartier populaire pluriethnique d'une grande métropole, les rapports qui s'y inscrivent, les manières d'être qui s'y affirment, et les formes d'intégration (de semi ou de non-intégration) qui s'y manifestent symboliquement. La mise en place de ce film résulte d’une implication dans le quotidien d’un quartier socialement sensible, dans la mesure où l’auteur-réalisateur y habite depuis sept ans et en fréquente les lieux multiples de la convivialité publique La plupart des personnages autour desquels se nouera le film, appartiennent, à des degrés divers, au continuum relationnel que celui-ci a pu tisser au fur et à mesure de ses rencontres et de son insertion dans la vie du quartier.
Les choix fondamentaux de la réalisation (sujet et dispositifs de tournage et de montage) ont été déterminés par l'observation participante, discrète et continue, des modalités diverses et des formes parfois conflictuelles de l'inscription sociale dans un quartier depuis longtemps culturellement marqué par l'immigration.




Quartier emblématique de l'est du 18e arrondissement parisien, la Goutte d'Or est marquée par l'enchevêtrement de communautés aux origines hétérogènes mais aux destins similaires. Elles se côtoyent, voisinent, s'isolent ou se mêlent, dans le partage des mêmes lieux et des mêmes itinéraires. Elles réinventent, chacune pour soi au jour le jour, des manières d'être-entre-soi qui les distinguent des autres, et bricolent comme elles le peuvent des marquages culturels, à partir du bric et du broc de leurs traditions d'origine.
Dans le décor neutre de leur univers d'arrivée, et surtout dans les lieux de la convivialité publique, elles implantent, pour leur propre compte, des points d'accroche à leur nostalgie, dans un réflexe identitaire.
Et ces derniers fonctionnent pour d'autres, pour ceux qui ne savent plus toujours bien d'où ils viennent ni même qui ils sont, comme des amers permettant de recomposer un imaginaire ou une identité à la dérive, de réinventer les chemins d'un exil de soi moins douloureux.
Cette configuration mouvante, pluri-ethnique, s'inscrit dans une tradition populaire ancienne, celle des "petites gens" et "marginaux" ou autres "apaches" des quartiers périphériques de la capitale, inquiétants, voire mal-famés, parce que populaires, qui ont accueilli, vagues d'immigration après vagues, de nouveaux arrivants en quête d'un ailleurs où il ferait meilleur vivre. Ces "petites gens", qu'on dirait sortis de l'univers de Doisneau, se sont accommodé de ces brassages ethniques et ont accepté un vivre-ensemble qui ne va ni sans tendresse ni sans quant-à-soi.
Ce quartier est également un lieu de villégiature pour les "émigrés", de France ou d'ailleurs, en banlieue ou dans d'autres arrondissements de Paris, qui n'ont pu reconstituer un univers à leur mesure et qui, les week-ends ou les jours de fête, y viennent, dans un cousinage affectif, retrouver "le pays" avec ses odeurs, ses couleurs, ses sonorités, ses rumeurs, ces presque-rien à partir desquels reconstruire un chez-soi éphémère.
En raison même de la mouvance de sa configuration, il est aussi un quartier-refuge pour ceux qu'un itinéraire non-conforme a transformé en exclus : ils peuvent y inscrire et recomposer un parcours provisoire ponctué d'équilibres précaires. Mais à la différence d'un quartier comme celui rénové des Halles, investi par une population en rupture précisément parce qu'il est un non-lieu où on peut fabriquer des circuits sans balise, la Goutte d'Or propose les repères d'un tissu social dont les mailles sont suffisamment souples pour accueillir des errances en quête d'un imaginaire ou d'une "famille". La multiplicité ethnique offre un territoire u-topique, ouvrant à tous les voyages.
Vu du dehors, ce quartier donne lieu aux fantasmes sécuritaires : populaire et cosmopolite, il est nécessairement dangereux. Son hétérogénéité en fait un abcès idéal de fixation à tous les tropismes de rejet et d'exclusion, projections vivement entretenues par la rumeur bien-pensante, soutenue qu'elle est par la presse à sensation. Vu du dedans, ce quartier de tous les dangers se révèle être celui de l'invention, au quotidien, de formes multiples de "vivre ensemble", pour le meilleur et pour le pire, dans un continuel brassage des genres.



Le moment-clé au propos du film est celui de la veillée du jour de l'an. Fête civile, non identifiée comme le moment privilégié d'une affirmation identitaire collective précise, elle s'inscrit pourtant dans une tradition sociale de la culture occidentale fonctionnant comme point de référence pour tous, et revêt valeur de coutume à caractère universel. Cette date rituelle du changement dans le décompte du temps qui passe, a été choisie en raison déjà de l'ambiguité culturelle de sa fonction de repère social, qui lui permet d'être reconnue et réappropriée par tout un chacun en dépit de son appartenance, ou de son sentiment d'appartenance, ethnique, religieuse, etc.
Moment fort marquant le passage d'une année à une autre supposée, ou du moins souhaitée, être meilleure que la précédente. Moment suspendu où on enterre l'avant qui n'est déjà plus et où on attend l'après qui n'est pas encore là. Moment où des humains peuvent avoir le sentiment d'être provisoirement libérés du réseau de leur histoire et allégé du poids de ses vicissitudes. Moment où le champ du possible s'ouvre à nouveau...
C'est cela que l'on fête, cette grande illusion, avec son cortège d'espoirs, de petits souhaits, et de promesses que l'on se fait à soi-même : comme l'année, la vie peut changer. Et cela devient le prétexte à des festivités par lesquelles on imagine retisser un lien social lavé de ses dérapages antérieurs.
Moment encore où peuvent s'accuser les failles d'une vie exilée de ces liens. Moment de déshérence pour ceux qui, venant buter sur l'anonymat d'un entre-deux, n'arrivent pas à en finir avec l'année qui s'en va, et n'en peuvent déjà plus de l'année qui s'en vient...
Et pourtant il faut bien se la souhaiter bonne...
Alors, moment propice où une parole d'émotion peut se dire, avec ses fragilités, ses enthousiasmes et ses brisures, ses élans et ses ratés, ses rêves et ses déchirures, ses failles et ses fulgurances.
Moment propice où s'exalte ce qui fonde les identités et où se donne à voir ce qui fait sens pour soi face au regard des autres : un art partagé d'être, d'être entre-soi, d'être autre, d'être hôte, de paraitre, d'apparaitre, d'accueillir, de recevoir, d'offrir ...une esthétique de soi, pour soi, pour les autres.
Les lieux de tournage
Dans la constellation du quartier, des lieux fortement marqués par leur origine ethnique n'en sont pas moins des amers pour tous. Ils captent aussi bien les nostalgies diffuses des originels que le vague-à-l'âme de ceux en quête d'un ailleurs à la fois mythique et réconfortant. C'est que la différence identitaire peut fonctionner autant comme lieu de rupture que d'ouverture, et le marquage culturel cristalliser le repli jusqu'à l'enfermement ou captiver et réactiver les rêves d'appartenance et les désirs de sociabilité. Tout est dans la manière dont chaque espace s'inscrit dans le paysage imaginaire de ceux qui les hantent.
Une connaissance attentive des lieux a conduit à en élire sept en fonction de ces critères, cafés-restaurants français traditionnel, kabyle, kurde, yougoslave, martiniquais, africain et chinois.
Et puis il y a la rue, la rue incontournable, avec son kaléïdoscope de boutiques et d'échoppes, fantaisie et dureté mêlées, violente, ludique, débordée, engouffrée, chaleureuse, chahuteuse, agglutinée au goudron des solitudes, déroutante...
Le dispositif de tournage
Chacun de ces lieux doit être appréhendé dans la simultanéité et la continuité par une équipe légère (deux personnes au maximum en chaque point), l'unité de temps (du point du jour du 31 décembre jusqu'à l'aube du 1er janvier) étant, avec le choix des espaces, un des axes fondamentaux du film.
Plusieurs équipes seront constituées pour arriver à capter les multiples éléments de cette journée et veillée longue. Durant la journée deux équipes centrales, avec chacune un opérateur bien ancré dans le milieu, travailleront autour de personnages et lieux-clés. Pour la veillée longue, viendront en renfort deux autres qui travailleront dans des lieux complémentaires. Ces derniers équipiers seront choisis en raison de leur qualité d'écoute et de regard, le jeu étant pour chacun de se fondre comme élément de la veillée longue qui se déroule dans chacun des endroits retenus, de façon à suivre sans rupture, à travers les personnes qui l'investissent, ce qui se met en scène et ce qui se laisse dire à l'occasion de cette fête, et d'être à même de pouvoir en saisir de façon appropriée les moments pertinents.
Le choix de l'équipement se portera sur un matériel adapté à ce type de démarche : des caméras vidéo légères portées; peu d'éclairage rapporté, l'opérateur devant jouer avec les illuminations propres aux lieux; etc...
De manière à pouvoir tisser le montage dans un va et vient d'un lieu l'autre, le réalisateur proposera aux opérateurs son et image, sollicités en raison de sensibilités convergentes et d'une affinité potentielle avec l'un des lieux, un protocole souple de tournage afin de préserver la qualité différente des regards tout en maintenant une unité d'écriture cinématographique valant comme règles du jeu (choix des focales, des mouvements, des motifs, règles du jeu pour la partie son, etc...)
La découverte dans l'après-coup des matériaux réunis et à réunir, sera l'un des éléments majeurs qui irriguera la dramaturgie du film. Celle-ci est fondée sur un triple alliage, pluralité des lieux, unité de temps, mélodie de regards improvisant sur un thème commun. Pour l'affiner et la tresser autour des personnages-clés retenus et des situations fortes qui auront été saisies, un second tournage sera composé à partir du visionnage exhaustif des matériaux rassemblés sur la veille et la nuit du nouvel an. Ce tournage complémentaire autorisera le nécessaire ancrage dans la réalité quotidienne du quartier. Il sera rigoureusement structuré, puisqu'il sera le deuxième temps d'une scénarisation permettant d'accrocher la complexité d'un milieu humain et d'en restituer le jeu de miroirs des multiples facettes.
Par ailleurs, un travail photographique accompagnera le temps du premier tournage, lequel devra s'exercer dans le même esprit de complicité avec les situations vécues. Les portraits qui seront réalisés dans ce cadre pourront être intégrés dans la trame du montage pour souligner un moment, une attitude, un regard, où se cristallise une des vérités du rapport à l'autre et à soi, échappé et saisi à la faveur de cette journée particulière.