Elaboration de mon film documentaire « De l’autre coté de la Rue »
Mars 2006, le parvis de Beaubourg.

Entre les films présentés au Festival du Réel, je fais des pauses autour de la bibliothèque. Au bout de quelques jours, je rencontre un groupe de sans domicile fixe installé sur les grilles d'aération du bâtiment.
Le réel, non pas en image, mais de la rue, qui depuis peu se recouvre de champignons aux sigles de "médecins du monde", poussés un peu partout sur les trottoirs de la Capitale. L'échange et la curiosité réciproques se mettent en place, le groupe m'accepte avec ma caméra.

J'installe une tente au sein du groupe, plongée au cœur de la ville où j'ai grandi, mais, changement d'axe, je me place de l'autre côté du trottoir, au cœur même de la réalité des SDF, leur quotidien, leurs rythmes de vie, leurs préoccupations. La face cachée de Paris. La rue transformée en lieu de vie, investi par des nomades, vagabonds, clochards, apatrides, réfugiés politiques, travailleurs, artistes…

Intérieur tente. Touristes, attache-case, étudiants, éboueurs, passants pressés ou promeneurs flâneurs, voitures, chiens, costard cravates ou képi.
Des pas, pressés, lents, absents, traînants, curieux. Le monde déambule sur les trottoirs de Paris.
Qui est en scène, le passant ou l'habitant de la rue?

J'observe le défilé dans l'entrebâillement de la porte, assise sur mon lit de fortune. Des jambes sans visage, talons hauts, tennis, roller, roues de vélo.
Des bribes de conversation accompagnent ces silhouettes. Le temps s'effile sans fin, de jour comme de nuit la ville vit.
Attendre, une pièce, une rencontre, l'heure de l'ouverture des douches municipales, de la distribution des repas, un rendez-vous imaginaire, une histoire à raconter plus tard.

22H00, la rue change de visage.
Marcel rentre du travail, un caddy rempli de nourriture. Les préparatifs culinaires débutent. De l'alcool à brûler à l'intérieur d'une boîte de conserve vide et trouée fait office de gazinière.
Chantal se met en cuisine avec Marcel, l'une est française, 50 ans, SDF depuis 5 ans, l'autre est polonais, 30 ans, en France depuis quelques mois.
Une troisième langue s'invente, la communication se fait entre gestuelle et bribes de mots.

1H00, le luminaire des toilettes municipales passe du vert au rouge, signalant l'heure qu'il est et la fermeture du lieu.

2H00, le groupe se réuni autour du repas. Les assiettes sont distribuées, les uns mangent dans leur tente, les autres debout ou assis autour du campement.
Papy, marocain de 60 ans, ancien prof à Jussieu, revient de ses déambulations quotidiennes, toujours habillé de son manteau trois quarts et de son attache case en cuir noir. Il regagne sa couche, un tas de cartons posé sur les grilles d'aération entre les tentes. Il sort de son cartable le Monde du Livre et se met à lire pendant des heures.

3H00, Tony, le plus jeune du groupe, va et vient à l'affût d'une dernière cigarette à taxer, d'une "petite pièce" pour une dernière canette.
Les passants se raréfient, claquement de talons titubants, rires hystériques, cris. Les grilles d'aération vibrent sous les poids des passants.
André se lève et fait les 100 pas, Papy ronfle dans son coin, Chantal coud sous la lueur d'un réverbère.

Je suis là, parmi ce groupe, devant l'école maternelle où j'ai grandi, la bibliothèque où j'ai étudié, et ce soir, avec une certaine touche d'exotisme et d'inconnu, je regarde la rue de l'autre côté du trottoir en pensant à un film qui s'appellerait "Moi, un SDF" ou bien "Paris vu par sa rue".